La santé mentale, érigée Grande cause nationale en 2025, s’impose désormais comme l’un des principaux défis sociaux du pays. Dans le monde du travail, pourtant, le sujet reste trop souvent relégué derrière les impératifs de performance et de productivité. À Paris, trois journées de rencontres et de débats — du 19 au 21 novembre — ambitionnent de rappeler l’urgence d’agir, alors que les indicateurs virent au rouge.
Selon les dernières enquêtes, près d’un salarié sur quatre estime être en mauvaise santé mentale. Les troubles psychiques sont même devenus la première cause d’arrêts maladie longue durée. « L’entreprise encaisse de plein fouet ce qui se passe dans la société. Et la tendance est particulièrement préoccupante chez les jeunes », souligne Angèle Malâtre-Lansac, déléguée générale de l’Alliance pour la Santé mentale, qui fédère plus de 3 000 acteurs du secteur.
Un tabou tenace dans les organisations
Si le malaise progresse, la parole, elle, reste bridée. Longtemps considérée comme une affaire privée, la santé mentale s’accorde mal avec les valeurs sur lesquelles beaucoup d’entreprises ont bâti leur culture : résistance, disponibilité totale, capacité d’adaptation permanente. Cette vision se heurte pourtant à une réalité rude : le travail expose à de nombreux risques psychiques.
Certaines professions sont particulièrement touchées. Dans l’hôtellerie-restauration ou le médico-social, les taux de dépression sont parmi les plus élevés d’Europe — un tiers des médecins et infirmiers seraient concernés. Mais la vulnérabilité dépasse largement ces secteurs. L’encadrement vertical, les restructurations répétées, la pression opérationnelle, le sentiment de perte de sens lié aux crises sociales et environnementales fragilisent des millions d’actifs, qu’ils soient en situation précaire ou installés dans des postes à haute responsabilité.
Trois jours pour ouvrir la discussion
Face à cette situation, un mot d’ordre : agir. C’est l’ambition de « Cap sur la santé mentale : bilan et perspectives pour l’emploi », un événement gratuit et ouvert à tous, organisé à Paris du 19 au 21 novembre. Experts, sociologues, professionnels de santé, DRH et dirigeants d’entreprise y débattront des moyens de faire évoluer pratiques managériales et culture organisationnelle. Libération en est partenaire.
Temps fort de ces rencontres : la signature, le 20 novembre, d’une « Charte d’engagement pour la santé mentale au travail ». Ce texte, porté par l’Alliance pour la Santé mentale et soutenu par le gouvernement dans le cadre de la Grande cause nationale, invite les entreprises à prendre des engagements concrets : développer des actions de sensibilisation, intégrer ces enjeux dans le dialogue social, améliorer l’organisation du travail, ou encore mettre en place des dispositifs d’écoute et de soutien comme des lignes d’appel ou l’appui de pairs aidants.
La charte n’a pas de valeur contraignante, mais elle pourrait poser les bases d’un mouvement collectif. « Ce n’est qu’une étape, mais elle permet de structurer la mobilisation », résume Angèle Malâtre-Lansac.
Entre ambitions politiques et moyens insuffisants
Si l’initiative marque un tournant, le chemin reste long. « On n’a parcouru que la moitié du trajet », estime pour sa part Laurence Potte-Bonneville, déléguée générale de la fédération Santé mentale France. L’objectif, selon elle : pousser l’exécutif à inscrire durablement la santé mentale dans une politique de santé publique interministérielle, avec des financements à la hauteur.
Car aujourd’hui, les moyens manquent cruellement. Dans le secteur public, un tiers des postes de psychiatres restent vacants. Les centres médico-psychologiques sont débordés, avec des délais d’attente pouvant atteindre six mois. Un constat largement documenté : en juin, la commission des Affaires sociales du Parlement rappelait qu’« il ne peut y avoir de Grande cause sans grands moyens ».
En faisant de la santé mentale au travail un sujet central, les organisateurs de l’événement parisien espèrent peser sur l’agenda politique. Et peut-être contribuer, enfin, à lever un tabou qui fragilise silencieusement une part croissante des travailleurs.
