Défense : des dossiers internationaux déterminants pour le nouveau CEMA

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Le 1er septembre, Fabien Mandon, un aviateur, a succédé à Thierry Burkhard, un « terrien », au poste de chef d’état-major des armées. Menace russe, LPM, haute intensité, parmi les multiples défis qui l’attendent, la consolidation des partenariats de défense avec les pays européens-clés constitue une priorité.

Le style sera évidemment différent, affaire de personnalité, mais aussi de parcours militaire dans des univers différents : après la Légion et les opérations, la chasse, le capacitaire et les cabinets parisiens. Mais le nouvel arrivant devrait s’inscrire dans la pleine continuité de son prédécesseur, étant déjà fortement imprégné des dossiers stratégiques au titre de ses précédentes fonctions de chef d’état-major particulier du président de la République. Et les enjeux sont les mêmes : consolider une LPM d’exception et en arracher la mise en œuvre in extenso dans un contexte budgétaire très défavorable, poursuivre le durcissement de l’ensemble des armées pour les préparer aux combats de haute intensité dans la durée, et contribuer à mettre le pays en posture d’économie de guerre, selon les vœux du chef des armées. Le tout face à une menace russe mise en évidence, s’il en était besoin, par Burkhard lors de sa conférence de presse de juillet, et dans un contexte où l’Oncle Sam fait lourdement comprendre aux Européens que leur défense est d’abord… leur problème.

D’où l’absolue nécessité dans laquelle sont les pays européens de se serrer les coudes, et d’aborder le sujet en définissant des ambitions, et en cherchant des modalités, communes, tant au plan opérationnel que sous l’angle du nerf budgétaire de la guerre, qui conduit notamment à définir ensemble les besoins technico-opérationnels, et les réponses à y apporter. À côté des multiples initiatives européennes pour desserrer les cordons de bourses pas forcément rebondies, de ReArm Europe à EDIS en passant par ASAP, c’est bien par de fortes coopérations bilatérales, ou multilatérales « limitées », que les principaux pays européens qui comptent tâchent d’avancer avec la France : Grande-Bretagne, Allemagne, Pologne…

Une Grande-Bretagne, post-brexit… tournée vers l’Europe

Leur passé d’empires coloniaux, leur siège permanent au CSNU, leur ambition sur la scène internationale, conjuguée à leur proximité sur l’échelle de la puissance, sont autant de facteurs qui ont rapproché la France et la Grande-Bretagne au cours des trois dernières décennies. Ayant conservé le plus large éventail de capacités interarmées, leurs forces ont accumulé la plus vaste expérience opérationnelle parmi les pays d’Europe. Leur rôle essentiel envers l’Ukraine, et le constat de la distance prise par les États-Unis, les conduisent logiquement à renforcer encore leur coopération de défense, un effort initié il y a bientôt quinze ans. C’est ainsi qu’Emmanuel Macron et Keir Starmer ont officialisé en juillet dernier un accord de Lancaster House renforcé, embrassant l’ensemble des sujets de défense. Les deux pays ont ainsi décidé de travailler au partage d’éléments relatifs à leurs capacités nucléaires respectives, dans la perspective d’une dissuasion qui pourrait acquérir une dimension européenne. Au plan opérationnel, ils sont décidés à porter le dispositif du CJEF au niveau très ambitieux d’un corps d’armée. Le volet BITD a aussi été mis au rang des priorités, avec l’accroissement des partenariats entre industriels des deux pays, mis en évidence dans le document final. Celui-ci évoque des projets comme le FCASW, ou Future Cruise and Anti-Surface Weapon, une solution développée par les branches britannique et française de MBDA. Il combine deux approches technologiques complémentaires, dans le domaine capacitaire déterminant des frappes dans la profondeur, capitalisant notamment l’expérience et le succès industriel et opérationnel du Scalp, ou Storm Shadow de l’autre côté de la Manche. Le futur système devrait équiper les forces des deux pays dès le début des années 2030, avec un fort potentiel à l’export. La phase de développement des futurs missiles de croisière et antinavires vient d’être lancée, « avec deux technologies : l’une subsonique furtif et une autre de haute vitesse manœuvrante », précise l’ancien CEMA.

Un couple franco-allemand qui bat de l’aile ?

Le partenariat franco-allemand est un « classique » de la diplomatie de défense, mais aussi de la BITD européenne, qui attire de nouveau l’attention, à l’heure où un certain nombre de gouvernements remettent en cause leurs intentions initiales d’acquisition d’équipements stratégiques européens. Il a donné par le passé de grands succès, comme l’avion de transport tactique Transall, ou encore le missile Milan… Aujourd’hui des projets de grande envergure, non seulement pour les deux pays, mais pour leurs nombreux clients potentiels, sont dans les tuyaux des décisions politiques et industrielles : le SCAF côté aviation, le MGCS côté blindés, pour ne citer que les principaux. L’intention politique est renouvelée, avec une posture allemande en rupture avec des décennies de distance gênée avec la chose militaire. Après le Zeitenwended’Olaf Sholtz, une vraie Epochenbruch (« rupture d’époque ») de Friedrich Merz ? Toutefois, la réalisation semble beaucoup plus complexe, compte tenu des enjeux industriels et économiques de part et d’autre du Rhin. Dans le secteur aérien, le SCAF ne parvient pas à sortir des turbulences, Dassault ayant alerté maintes fois sur les difficultés du programme : « Ce n’est pas un problème de quitter, c’est un problème de savoir s’il [le projet] continue ou pas » rappelait Eric Trappier tout récemment. ». Côte terrestre, l’avenir de la part française du MGCS, ossature future des forces terrestres « lourdes » des deux pays, pourrait être compromis par le sort incertain de KNDS, suite aux intentions de retrait des acteurs privés de la partie allemande. Une perspective qui pourrait avoir, à long terme, des conséquences sur l’autonomie industrielle, et donc militaire, de la France, alors que Rheinmetall ne cache pas un appétit dévorant de se tailler la part du lion, au-delà même du segment terrestre, comme en témoigne son association avec Lockheed Martin pour la construction en Europe des F35. De son côté, le chancelier Merz ambitionne pour son pays de disposer à terme de la première armée conventionnelle d’Europe : « Le gouvernement fédéral fournira toutes les ressources financières dont l’armée allemande a besoin pour devenir la plus puissante d’Europe en termes conventionnels », a ainsi déclaré le chancelier dans son premier discours au Bundestag.

Europe de l’Est : un intérêt mutuel qui va de soi

Les pays qui partagent une frontière avec la Russie et la Biélorussie sont logiquement les plus motivés à faire avancer une défense collective. Les États baltes, compte tenu de leur taille et de leurs capacités financières tablent avant tout sur la solidarité otanienne, et donc européenne. La France en a fait une priorité, que ce soit en contribuant régulièrement aux dispositifs de Reassurance comme l’enhanced-Forward Presence (avec environ 350 hommes et une centaine de véhicules en Estonie) qui concerne aussi la Roumanie, ou en proposant toute une palette d’armements pour renforcer les capacités militaires. Les ventes d’obusiers Caesar sont, une fois encore, emblématiques de la réputation des armements français « battle proven », proposés à un rapport quantité-qualité-prix en phase avec les capacités des acheteurs, comme en atteste la nouvelle commande envisagée par l’Estonie. Mais c’est certainement avec la Pologne que les perspectives sont les plus structurantes. Certes, celle-ci n’hésite pas à se tourner abondamment vers la Corée du Sud pour sa flotte terrestre (dont 180 chars K2 et 212 obusiers automoteurs K-9 « Thunder »). Mais, en mai dernier, lors du sommet entre le Premier ministre polonais Donald Tusk et Emmanuel Macron, Paris et Varsovie ont signé un « traité d’amitié et de coopération renforcée », avec une clause de défense mutuelle. La Pologne est de fait intéressée par une coopération sur les capacités stratégiques, comme le LCM, adaptation terrestre, du MdCN, lui aussi combat-proven, dont la portée, supérieure à 1000 kms, pourrait constituer un argument dissuasif à l’égard de Moscou. Au point qu’une letter of intent a été signée entre les deux pays, couvrant notamment ce type d’armement « haut du spectre », non soumis aux normes ITAR.

Autant de sujets tout aussi sensibles et déterminants les uns que les autres pour l’avenir de la France et de ses alliés, dans des contextes et des temporalités très disparates, que la forte culture politico-militaire du nouveau CEMA devrait lui permettre d’aborder en faisant coïncider les intérêts nationaux et collectifs.

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