Perturbateurs endocriniens dans les cosmétiques : Un parfum de déni ?

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Produits cosmétiques et parfums sont l’objet d’études scientifiques régulières, dans tous les pays développés. La raison en est simple : certains de leurs composants sont nocifs pour l’environnement et la santé, notamment pour leurs effets de perturbateurs endocriniens, toujours mieux documentés. Problème : la réglementation tarde à suivre la cadence.

L’alerte a été donnée récemment par deux articles des magazines Que Choisir ? et Atlantico. Les parfums que nous utilisons au quotidien présentent les mêmes dangers que certaines crèmes solaires : plusieurs de leurs molécules – utilisées pour leur fonction anti-UV – font partie des « fameux » perturbateurs endocriniens suspectés, selon Santé publique France, de « contribuer à de nombreuses pathologies chroniques ou développementales : troubles hormonaux et leurs conséquences (infertilité, puberté précoce, obésité, maladie thyroïdienne…), mais aussi malformations congénitales, cancers hormono-dépendants, et même troubles de l’immunité ».

Avobenzone et octinoxate, qui êtes-vous ?

Au banc des accusés figurent l’avobenzone et l’octinoxate. Pour les industriels et fabricants de produits cosmétiques, ces deux molécules présentent un avantage technique évident : elles ont des propriétés de filtre anti-UV. Propriétés utiles à la fois pour leur fonction première – protéger la peau des rayons du soleil dans le cas des crèmes solaires –, mais aussi pour leur fonction de préservation des produits eux-mêmes – surtout dans le cas des parfums, pour éviter leur décoloration à la lumière du jour, et l’altération des notes olfactives.

En mars dernier, The Science Times relayait une étude scientifique mentionnant un chiffre inquiétant : 80% des parfums disponibles dans le commerce contiendraient les deux molécules incriminées. « Les recherches et les données statistiques montrent une forte présence de perturbateurs endocriniens dans les parfums, même si leur utilisation dans les crèmes solaires est plus largement connue, commente le magazine scientifique. Il existe donc un problème majeur d’information du public, car les consommateurs ne sont pas pleinement informés de cette réalité et ne peuvent donc pas faire de choix éclairés. Un tel manque d’information devrait être inacceptable. » De fait, qui est vraiment au courant de ce problème ?

Ces mêmes questions, l’équipe scientifique dirigée par la Portugaise Isabel F. Almeida se les posait déjà en 2022. Son étude intitulée Recent Trends on UV filters a largement documenté la présence de perturbateurs endocriniens dans les filtres anti-UV censés préserver les qualités des produits cosmétiques : « Comparés à 2015, les cinq principaux filtres UV des crèmes solaires commercialisées en 2021 sont restés les mêmes. Il convient de souligner que l’avobenzone était le filtre UV organique le plus utilisé au cours des deux périodes d’analyse, avec des fréquences d’utilisation supérieures à 65%. » L’étude porte en particulier sur la photosensibilité des filtres anti-UV, et donc sur leur efficacité. Et là, le constat est sans appel : « L’avobenzone est photo-instable et subit une photoisomérisation et/ou une photodégradation lorsqu’elle est exposée aux rayons UV. »

Des effets nocifs sur la santé

La communauté scientifique a été prolifique en rapports d’impact sur la faune et la flore. En 2020, l’équipe de Qingming Li à l’Université de Manchester (Royaume-Uni) a par exemple étudié l’impact toxicologique de 4 composants (oxybenzone, avobenzone, octocrylene et octinoxate) sur des concombres. Les effets de l’octinoxate ont également été documentés sur les rats. Dès 2012, une saisine de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS, aujourd’hui ANSM) avait entre autres mis en évidence la réduction du poids corporel des rongeurs étudiés, l’augmentation du poids de leur foie et le retard de leur maturation sexuelle.

Plus récemment, en 2023, l’équipe de Kyunghee Ji, à l’Université de Yong In (Corée du Sud) a travaillé sur les effets œstrogéniques et anti-androgéniques de l’avobenzone et de l’homosalate chez le poisson-zèbre mâle et sur les cellules humaines. De l’animal à l’homme, in vitro, les conclusions convergent, établissant le passage systémique de ces substances dans notre organisme, aboutissant à « leur présence dans la circulation sanguine mais également dans l’urine ou le lait maternel », comme le rappelle une thèse citée par notre confrère La Santé Publique. Les molécules utilisées pour leur fonction anti-UV sont responsables de dysfonctionnements de l’appareil reproducteur, de malformations et d’altération du développement neurologique pendant la grossesse, du développement de l’obésité ou encore de différents dérèglements hormonaux (en particulier la thyroïde).

Que font les autorités sanitaires européennes ?

Apparemment, elles travaillent. Au printemps dernier, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a mis à jour sa liste de perturbateurs endocriniens[i], obligeant les industriels à spécifier sur les emballages des produits la liste des molécules utilisées. Il y a là, au moins formellement, un souci d’information. Mais les consommateurs peuvent-ils vraiment comprendre la portée des noms savants comme l’avobenzone et l’octinoxate sur l’étiquette de leur flacon de parfum ? Pas si sûr.

Un autre problème se pose : pour quelles raisons l’Europe tolère-t-elle encore ces molécules dans des produits d’usage courant ? Elle a par exemple recommandé de plafonner la concentration maximale d’octinoxate à 10%, alors que certains pays sont plus restrictifs. Aux États-Unis, la concentration est limitée à 7,5% par la FDA (Food and Drug Administration). L’État de Hawaï a même fait passer une loi pour interdire purement et simplement l’oxybenzone et l’octinoxate (en 2018), puis a proposé un texte de loi pour interdire l’avobenzone et l’octocrylene (en 2021). Motif : leur « toxicité pour la santé humaine, les récifs coralliens et les espèces marines ». Pourquoi donc se satisfaire en Europe d’un seuil fixé à 10% ?

Les consommateurs européens – et donc français – mériteraient d’être mieux protégés, d’autant que le principe de précaution lié à la santé le stipule : selon Dr. Marie-Dominique Garabiol-Furet, pharmacienne inspectrice en santé publique, ce principe « doit se fonder sur un risque potentiel ayant un certain degré de probabilité, sachant qu’il est impossible de placer le risque au niveau « risque zéro » ». Comme le suggère l’article d’Atlantico, il serait donc logique d’ajouter à la liste des perturbateurs endocriniens les molécules sujettes à caution telles que l’avobenzone et l’octinoxate. Les associations de consommateurs n’ont d’ailleurs pas attendu pour comprendre l’ampleur du problème de santé publique posé par les composants des produits cosmétiques et des parfums. Premier de cordée, UFC-Que choisir ? pointe même directement du doigt certains grands noms comme Armani, Givenchy ou Dior, accusés de fermer les yeux sur la présence de ces perturbateurs endocriniens dans leurs produits. Après les associations de consommateurs, on attend maintenant une (ré)action des autorités sanitaires.

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