Malgré un front économique officiellement stable, la Russie commence à ressentir les effets de la guerre en Ukraine et des sanctions internationales. Bien que le pays ait jusqu’ici surpris par sa résilience économique, des signaux de fragilité émergent, mettant en lumière les limites de cette endurance.
Une inflation galopante et des taux d’intérêt élevés
En octobre, l’inflation a atteint 8,5 % sur un an, alimentée par les dépenses publiques croissantes liées au conflit. Les primes aux familles des militaires et l’intensification de la production d’armements ont entraîné une augmentation des prix. Le secteur de la défense, prioritaire dans le budget russe (41 % des recettes fiscales en 2024), affiche une hausse de production de 60 % par rapport à 2022, selon la Banque de Finlande. Cependant, le reste de l’industrie stagne, accentuant les déséquilibres économiques.
La pénurie de main-d’œuvre, exacerbée par la mobilisation militaire, pousse les salaires à la hausse dans certains secteurs, notamment l’armement, tout en maintenant la pression sur l’inflation. Pour contrer cette dynamique, la Banque centrale de Russie a porté ses taux d’intérêt à 21 %. Mais cette politique pénalise les entreprises non liées à l’industrie militaire, rendant les investissements privés presque impossibles sans rendements exorbitants.
Des figures influentes, comme Sergueï Chemezov, dirigeant du conglomérat public Rostec, ont exprimé publiquement leur inquiétude face aux conséquences potentielles de ces taux élevés, craignant des faillites en cascade. La Banque centrale, cependant, reste ferme dans sa volonté de ramener l’inflation à 4 %, malgré les critiques.
Des ressources financières sous pression
Le financement du budget reste un défi majeur pour Moscou. Bien que le déficit public soit officiellement limité à 1 % du PIB, les chiffres fournis par le Kremlin suscitent des doutes. Des taxes supplémentaires sur les revenus élevés et des droits de douane accrus sur les importations, notamment les véhicules électriques chinois, sont envisagés. Parallèlement, les hydrocarbures, pilier économique russe, peinent à offrir les recettes escomptées, faute de rebond substantiel des prix.
Avec peu d’acheteurs pour ses obligations d’État, Moscou puise dans son fonds souverain pour couvrir ses besoins. Depuis le début de la guerre, les actifs liquides de ce fonds ont fondu de moitié, atteignant seulement 54 milliards de dollars, soit environ 2,5 % du PIB. Les experts estiment que ces réserves pourraient être épuisées d’ici un à deux ans, posant un risque sérieux pour la stabilité financière du pays.
Perspectives économiques incertaines
La situation actuelle risque de contraindre la Banque centrale à assouplir sa politique monétaire ou même à recourir à l’émission de monnaie pour financer le déficit, une mesure qui pourrait intensifier l’inflation et affaiblir davantage le rouble. Ces défis viennent s’ajouter à la pression croissante sur le gouvernement pour maintenir un équilibre entre les dépenses militaires et la stabilité sociale.
Agathe Demarais, analyste au Conseil européen des relations internationales, avertit que cette double contrainte pourrait bientôt mettre à mal la capacité de la Russie à poursuivre simultanément son effort de guerre et à préserver un équilibre interne fragile. Les fissures actuelles dans l’économie pourraient, à terme, se transformer en fractures majeures.
