Alors que les passions se déchaînent autour du débat sur l’énergie, les contre-vérités s’enchaînent au sujet des énergies renouvelables dans les médias comme sur les bancs de l’Assemblée. Derrière les postures politiques et les slogans, la réalité technique et économique dessine un paysage bien plus nuancé.
1. « On peut s’en passer »
C’est sans doute la plus grande illusion du débat énergétique français. Imaginer que la France puisse se passer des énergies renouvelables revient à ignorer les contraintes de calendrier et de volume.
Selon RTE, la consommation d’électricité française pourrait atteindre entre 580 et 640 TWh en 2035, contre environ 460 TWh aujourd’hui, soit une hausse de 26% à 40% selon les scénarios. Cette progression s’explique par l’électrification rapide des transports, du chauffage et de l’industrie (hydrogène, data centers, procédés bas-carbone).
Dans le même temps, la filière nucléaire n’apportera pas de nouvelles capacités avant longtemps : le premier réacteur EPR2 de Penly n’entrerait en service qu’à l’horizon 2037, selon le calendrier présenté par le gouvernement et confirmé par la Cour des comptes en janvier 2025.
Faute d’un développement rapide du solaire, de l’éolien et de l’hydraulique, la France serait contrainte d’importer davantage d’électricité fossile ou de relancer des centrales à gaz pour passer les pointes.
Les études convergent : dans les scénarios bas-carbone de RTE, même ceux intégrant un programme nucléaire renforcé, les énergies renouvelables assurent encore entre 50% et 60% de la production électrique en 2050. L’ADEME, de son côté, aboutit à des ordres de grandeur similaires dans un rapport rendu public l’année dernière.
2. « Les renouvelables sont trop intermittentes pour être fiables »
L’intermittence de l’éolien et du solaire est réelle : ces énergies ne produisent pas en continu. Mais cela ne signifie pas que leur pilotage soit ingérable. En France, RTE rappelle que la stabilité d’un système fortement alimenté par des énergies renouvelables variables reste techniquement maîtrisable, à condition d’investir dans la flexibilité, le stockage, la gestion de la demande et les interconnexions européennes.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) observe qu’un nombre croissant de pays dont le Danemark, l’Irlande, l’Allemagne, le Portugal ou l’Espagne fonctionnent déjà avec des parts d’éolien et de solaire supérieures à 40% de leur production électrique, sans perte de stabilité du réseau.
En France, RTE juge ce défi « maîtrisable », mais souligne la nécessité d’une montée en puissance rapide des investissements dans les réseaux et le stockage pour absorber cette variabilité.
3. « Les renouvelables coûtent trop cher à la collectivité »
C’était vrai il y a dix ans ; ce ne l’est plus. Selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), le coût actualisé de l’électricité (LCOE) a chuté de près de 80 % en dix ans. En 2023, le solaire photovoltaïque et l’éolien terrestre produisent respectivement à 44 €/MWh et 42 €/MWh, contre plus de 200 €/MWh en 2010. En France, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) estime à environ 7 milliards d’euros par an les dispositifs de soutien publics, mais ceux-ci sont de plus en plus compensés par les reversements des producteurs lorsque les prix de marché sont élevés.
Au-delà du prix du mégawattheure, les énergies renouvelables représentent désormais un levier économique majeur pour les territoires. D’après le Syndicat des énergies renouvelables (SER), les retombées fiscales directes atteignaient déjà près d’un milliard d’euros par an pour les collectivités locales dès 2019. L’Imposition forfaitaire sur les entreprises de réseaux (IFER), fixée à 8,36 €/kW installé depuis 2024, irrigue communes, intercommunalités, départements et régions. Dans certaines zones rurales, ces recettes représentent jusqu’à 10% du budget d’investissement annuel.
La dynamique est également créatrice d’emplois et d’activité industrielle. Selon l’ADEME, les filières des énergies renouvelables et de récupération employaient 421 000 personnes en 2022, soit une hausse de 24% depuis 2020, pour un chiffre d’affaires de 34,2 milliards d’euros.
4. « Les renouvelables nous rendent dépendants de la Chine »
L’argument de la dépendance n’est pas infondé : la Chine domine le raffinage de nombreux métaux critiques (lithium, cuivre, terres rares) et la production de panneaux photovoltaïques. Mais cette dépendance n’est pas une fatalité.
Le plan européen Net-Zero Industry Act fixe un objectif de 40% de production locale des équipements bas-carbone d’ici 2030. Plusieurs projets industriels émergent en France : usines de batteries à Dunkerque, recyclage du silicium, et fabrication d’éoliennes ou de composants à Fos-sur-Mer. De plus, les métaux utilisés sont recyclables à plus de 80%, à la différence des combustibles fossiles.
5. « Les renouvelables menacent le nucléaire »
Le débat français oppose souvent artificiellement les deux filières. En réalité, elles sont complémentaires. Le nucléaire fournit une production stable et pilotable ; les renouvelables assurent la couverture des pics et limitent le recours au gaz.
Les scénarios de RTE montrent que la neutralité carbone passera, dans tous les cas, par un mix associant nucléaire et EnR. Même avec la relance du programme EPR2, le premier réacteur n’entrera en service qu’autour de 2037. D’ici là, seules les énergies renouvelables peuvent être déployées rapidement pour répondre à la hausse de la demande.
À l’heure où la demande s’envole, l’opposition frontale entre pro-nucléaire et pro-éolien relève plus du réflexe politique que de la stratégie industrielle. Comme le résume RTE, « La France aura besoin de plus d’électricité, plus vite, et de toutes les sources bas-carbone disponibles. »
