Le 12 novembre, les États-Unis ont définitivement tiré un trait sur leur mythique « penny ». Après plus de deux siècles d’existence, la petite pièce de cuivre ne sera plus frappée, jugée trop coûteuse à fabriquer. Cette décision, qui doit permettre au Trésor américain d’économiser près de 60 millions de dollars chaque année, remet sur la table une vieille question européenne : la France pourrait-elle, elle aussi, abandonner ses centimes d’euros ?
Un coût de fabrication qui dépasse la valeur de la pièce
Outre-Atlantique, l’argument décisif a été purement économique : produire un penny coûte désormais plus cher que sa valeur faciale. Une situation que connaissent bien les pièces de 1 et 2 centimes en euros. Selon plusieurs estimations, leur coût de revient minimum avoisine 1,65 centime, entre prix des métaux, transformation, transport et sécurisation. Autrement dit : ces pièces valent moins qu’elles ne coûtent.
En France comme ailleurs dans l’Union européenne, les « pièces rouges » représentent pourtant près de la moitié des volumes frappés chaque année. L’ironie, c’est que ces pièces sont largement boudées par les consommateurs… et souvent perdues. Depuis 2002, leur production et leur maintien auraient coûté plus d’un milliard d’euros à la France.
Un obstacle majeur : l’arrondi et le risque d’inflation
Bruxelles évoque depuis presque une décennie la possibilité de supprimer les plus petites dénominations. Mais le dossier s’enlise, entre consultations citoyennes et réticences nationales. Une majorité d’Européens resterait opposée à leur disparition, craignant une conséquence bien identifiée : l’arrondi systématique des prix.
Car supprimer les centimes implique d’ajuster les montants à 0 ou 5 centimes lors du paiement en espèces. Les pays ayant déjà franchi le pas – comme la Finlande ou l’Irlande – ont observé que la majorité des arrondis se font vers le haut. Selon plusieurs études, 60 à 70 % des transactions subiraient une légère hausse. Un produit affiché 8,72 € serait ainsi payé 8,75 €.
Pris isolément, l’impact semble minime. Mais appliqué au quotidien, cela représente environ deux centimes de plus par transaction, soit plus de deux euros par mois pour un consommateur régulier. Au total, près de 25 euros de perte annuelle de pouvoir d’achat : un argument de poids, notamment pour les ménages modestes.
Pour les plus fragiles, une suppression aux effets très concrets
L’enjeu dépasse la seule dimension budgétaire. Une part importante des foyers modestes — personnes âgées, petites retraites, travailleurs précaires — continue d’utiliser principalement l’argent liquide. Pour eux, les centimes font partie du quotidien. Les petits dons, pourboires ou contributions données à ceux qui mendient reposent aussi sur ces pièces.
Supprimer les centimes reviendrait à modifier une pratique sociale bien ancrée, tout en pénalisant les usagers les plus dépendants au cash.
Une production déjà en baisse en France
Même sans décision européenne, la France semble amorcer un tournant. D’après l’Humanité, l’État a acté une réduction de 40 % de la production de centimes d’ici 2027. Une évolution qui n’est pas sans conséquence : l’atelier de Pessac, en Gironde — unique site de fabrication des pièces françaises — pourrait perdre plusieurs emplois dans les prochaines années.
Cette mesure reste toutefois modeste comparée à la suppression totale des pièces rouges. Pour l’heure, Paris préfère temporiser : maintenir la circulation des centimes tout en réduisant progressivement leur fabrication.
Un débat loin d’être clos
L’exemple américain pourrait relancer la réflexion en Europe, mais la France avance avec prudence. Entre impératifs économiques, craintes d’inflation et enjeux sociaux, la disparition des centimes reste un sujet explosif. Si certains y voient un symbole obsolète et coûteux, d’autres défendent une petite monnaie qui continue, malgré tout, de rendre service au quotidien.
La question reste ouverte : la France osera-t-elle un jour dire adieu à ses pièces de cuivre ? Pour l’instant, les centimes ont encore de beaux jours devant eux — même si leur nombre, lui, diminue lentement.
