Médenine : entre potentiel régional et défis structurels

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Par Matthieu Anquez, historien, diplômé en sciences politiques de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, et consultant spécialisé dans les questions géopolitiques, maritimes et de prospective.

Port, soleil et savoir-faire : les atouts sont là. Reste à lever les freins qui empêchent le décollage réel du Sud-Est.

Doté d’un port stratégique, d’un fort ensoleillement, d’un site touristique internationalement reconnu à Djerba, ainsi que d’une frontière économique majeure avec la Libye, le gouvernorat de Médenine bénéficie d’atouts naturels, humains et logistiques remarquables. Cependant sur le terrain, les inégalités territoriales, le chômage, les lenteurs administratives et le manque de transformation locale freinent son décollage et limitent l’impact de ses avantages sur l’ensemble de la population.

Une région en interface, au potentiel encore inachevé

Situé à l’extrême sud-est de la Tunisie, à la croisée du désert, de la Méditerranée et de la frontière libyenne, le gouvernorat de Médenine jouit d’un positionnement géographique exceptionnel. Ce territoire de plus de 9 000 km² combine plusieurs leviers logistiques majeurs : un accès maritime avec le port de Zarzis, un aéroport international à Djerba relié aux grandes capitales européennes, et depuis peu, une autoroute transfrontalière qui le relie à Ras Jedir, principal poste frontière avec la Libye. Sur le papier, Médenine coche toutes les cases d’un hub régional potentiel, à la fois commercial, énergétique, touristique et logistique.

Mais cette réalité géographique, indéniablement avantageuse, ne s’est pas encore traduite par un véritable essor économique. Longtemps reléguée au second plan dans les politiques d’investissement public, la région souffre d’un manque d’infrastructures, d’un tissu industriel encore peu développé et d’une présence limitée de l’État central. Même les infrastructures récentes, à l’image de l’autoroute Gabès–Ras Jedir mise en service en 2023, peinent encore à produire des effets d’entraînement au-delà des pôles littoraux.

Aujourd’hui encore, la promesse de Médenine comme porte d’entrée sud de la Tunisie reste inaboutie. Si les conditions d’accès s’améliorent et que des projets structurants se dessinent, le cœur du territoire reste largement en retrait des dynamiques de développement. La logistique existe, les flux sont là – notamment avec la Libye – mais la création de  chaînes de valeur locales peinent à émerger. Le gouvernorat reste à la fois connecté et isolé, central en théorie mais périphérique dans les faits. Un paradoxe révélateur des difficultés à faire émerger un développement territorial équilibré et inclusif dans le Sud tunisien.

Des projets de développement

Face à ce retard historique, de nouvelles dynamiques émergent depuis quelques années pour tenter d’impulser un développement économique plus structuré dans le gouvernorat de Médenine. Certes encore limitées en portée, ces initiatives témoignent néanmoins d’une volonté croissante d’orienter le territoire vers des activités à plus forte valeur ajoutée et de mieux tirer parti de ses ressources spécifiques.

Le Zarzis Business Park, souvent cité comme l’un des rares exemples de zone franche active en dehors du Grand Tunis, incarne cette volonté de diversification. Depuis sa création, il accueille une soixantaine d’entreprises, principalement dans les services, l’agroalimentaire et les technologies de l’information. Avec le lancement du Zarzis Smart Center et l’ouverture de nouveaux espaces dédiés au numérique, la zone se positionne progressivement comme un pôle régional d’innovation et d’accueil pour les start-ups, les sociétés d’offshoring et les services innovants. Soutenue par des partenariats internationaux, notamment allemands, cette extension entend créer plusieurs centaines d’emplois qualifiés dans une région où le chômage des jeunes diplômés reste élevé.

Plus au sud, à Ben Guerdane, un autre projet de grande ampleur est en cours : la création d’une zone franche commerciale et logistique, adossée à la frontière libyenne. Conçue pour structurer et formaliser les échanges transfrontaliers, aujourd’hui largement informels, cette plateforme ambitionne de devenir un centre régional d’import-export, de transit et de transformation légère. Le chantier avance lentement mais la dynamique est belle et bien lancée. Sa réussite conditionnera en partie l’avenir économique de l’ensemble du gouvernorat, tant son rayonnement potentiel dépasse la seule ville de Ben Guerdane, en renforçant la position de la Tunisie comme plateforme logistique et commerciale entre l’Afrique et l’Europe.

Le port de Zarzis, longtemps resté en retrait, connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Des investissements récents ont permis d’y accueillir du trafic passager international – une première – en complément de ses activités de fret. Son rôle logistique se renforce, porté notamment par les exportations de sel, qui représentent une part significative du trafic sortant du port.

Une dynamique qui laisse de côté une grande partie du territoire

Si certains pôles économiques montrent des signes de vitalité, ils ne suffisent pas, à ce stade, à amorcer une dynamique de développement à l’échelle de l’ensemble du gouvernorat. Les retombées restent fortement localisées, concentrées sur le littoral, tandis que l’arrière-pays continue de souffrir d’un déficit notable en infrastructures, en services publics et en opportunités économiques. Cette disparité territoriale freine l’émergence d’une croissance inclusive et accentue les écarts de développement entre les différentes zones du gouvernorat.

Plusieurs projets publics majeurs – à commencer par la zone franche de Ben Guerdane – peinent à dépasser le stade des annonces ou des premières étapes d’aménagement. Le retard dans l’exécution des travaux, les lourdeurs administratives, l’absence de dispositifs efficaces d’accompagnement pour les investisseurs, ou encore l’insuffisance de dialogue avec les acteurs économiques locaux ralentissent leur concrétisation. Même constat pour certaines zones industrielles, parfois peu attractives faute d’équipements, d’infrastructures ou de services adaptés.

Médenine incarne parfaitement les paradoxes du développement tunisien : des projets d’envergure, la présence d’investisseurs solides, un positionnement régional unique, mais des des retombées économiques demeurent trop dispersées et inégalement réparties. Pour que les initiatives industrielles et les dynamiques de croissance deviennent la règle plutôt que l’exception, la région devra impérativement relever le défi de l’inclusion territoriale, d’une gouvernance  publique efficace et d’un développement davantage enraciné dans les réalités et les besoins locaux. Seule une approche intégrée et concertée permettra de transformer ce potentiel en progrès partagé et durable pour l’ensemble du gouvernorat.

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